Le texte central d’Adélaïde Hautval est le manuscrit qu’elle a écrit en 1946, qu’elle n’a finalement confié qu’en 1987 à ses amies de l’ADIR pour publication. Il a été une première fois édité aux éditions « Actes Sud » dans la série « La fabrique du corps humain » grâce à la ténacité et la volonté d’Anise Postel-Vinay, compagne de détention, et de Claire Ambroselli, directrice de la série.

Anise Postel-Vinay :
En 1946 Haïdi jeta sur le papier plusieurs épisodes de ce qu’elle avait vécu, mêlés de courtes réflexions sur les drames profonds qui se posaient aux déportés pour maintenir le cap de “l’inviolabilité et la primauté de la personne humaine”. Elle ne toucha plus à ses notes pendant une bonne quarantaine d’années. Mais voyant la violence se réinstaller dans le monde, l’angoisse la poussa à trier ses papiers et à en dactylographier l’essentiel peu avant sa mort. Elle confia le manuscrit à ses camarades de camp qui, grâce à Claire Ambroselli, purent le faire éditer une première fois aux éditions Actes Sud en 1991. »

Le livre a été réédité aux éditions du Félin en 2006 dans la collection Résistance – Liberté mémoire : “Ici, il ne s’agit pas seulement des faits, il s’agit des valeurs, il s’agit du sacrifice rendu aux mots pour qu’ils gardent leur sens – liberté, honneur, démocratie, France, humanité…”
Synopsis du livre du Docteur Adelaïde HAUTVAL
« Médecine et crimes contre l’humanité » (édition du Félin 2006)
Le livre commence par une brève biographie d’Adélaïde Hautval écrite par Anise Postel Vinay.
Née en 1906 au Hohwald, en Alsace alors sous régime allemand, Adélaïde Hautval fait ses études au collège de Guebwiller redevenu français en 1918. Elle étudie la médecine à la faculté de Strasbourg, passe sa thèse de doctorat en 1933 et devient psychiatre. En juin 1942, pour avoir défendu, en allemand, une famille juive maltraitée par des Allemands, elle est arrêtée, accusée du délit d’ « amie des juifs ». Elle est ensuite internée dans différents camps créés pour les juifs par le régime de Vichy et est déportée à Auschwitz puis à Ravensbrüc
Après sa libération, elle exerce son métier comme médecin d’hygiène scolaire. Elle participe à diverses publications, livres et revues d’anciens déportés. Elle collabore activement à l’ouvrage collectif « Les chambres à gaz, secret d’Etat » publié en Allemagne et en France (1984).
En 1988, à 82 ans, après s’y être préparée minutieusement, Adélaïde Hautval décide de mettre un terme à sa vie.
Le témoignage d’Adélaïde Hautval débute par quelques extraits du journal, généralement datés, qu’elle a tenu pendant son internement en France et par quelques lettres envoyées à sa famille à cette même période.
De Bourges où elle a été arrêtée, elle est transférée à Pithiviers puis à Beaune-la Rolande où sont parquées des familles juives. Elle y exerce les fonctions de médecin et assiste à des séparations déchirantes, aux départs des convois pour une destination inconnue. En novembre 1942 elle est envoyée à la prison d’Orléans, puis au fort de Romainville, d’où le 24 janvier 1943 elle part avec un convoi de deux cent trente Françaises prisonnières politiques, pour Auschwitz où elles entrent en chantant la Marseillaise.
À Auschwitz, Adélaïde Hautval est affectée, comme médecin, dans un block d’Allemandes « associales » (délinquantes, prostituées, criminelles). Quelques Françaises y entrent comme infirmières. Les unes après les autres elles sont atteintes de typhus. Adélaïde le contracte aussi. Il n’y a pas de médicaments au Revier mais ils s’entassent dans les entrepôts de triages sous contrôle des kapos. Les médecins déportés doivent échanger, avec les kapos, soins contre médicaments. Les médecins SS sont là pour les sélections des détenues devenues trop faibles, qui sont envoyées à la chambre à gaz. Les docteurs König, Wirths, Rhodes, exécutent froidement les ordres, mais Mengele est plus pervers :il prépare une thèse sur les jumeaux et fait d’horribles expérimentations. Adélaïde Hautval, comme beaucoup d’autres médecins et infirmières déportés de tous pays, va chaque jour ruser, cacher, lutter pour sauver des vies…
Une succession de récits courts, précis, donne une vision de ce que fut Auschwitz et de son aspect mal connu : les expériences médicales pratiquées sur des déportés par des médecins SS et destinées à servir la politique raciale et dévoyée du régime nazi. Le témoignage est terrible.
À Auschwitz, les SS ont aménagé un block de femmes uniquement réservé à des expériences : le block 10 de sinistre réputation. Cinq cents femmes juives, jeunes, y sont enfermées. Le professeur Clauberg, aidé du Dr Gebel et de l’infirmier Binning y pratiquent des essais de stérilisation sur des jeunes femmes par injection de produits toxiques dans l’utérus, le Dr Schumann stérilise aux rayons X, puis on procède à l’ablation de l’un des ovaires. Lorsque Adélaïde Hautval est envoyée au block 10, elle est initiée à de nouvelles expériences commencées par le frère du Dr Wirths et on lui ordonne de seconder Clauberg dans ses travaux. Elle décide de ne pas participer à ces pratiques et est dénoncée par un confrère. Lorsque le Dr Wirths lui demande pourquoi elle refuse de faire des narcoses, elle répond ; « Parce que c’est contraire à mes convictions ». Elle est renvoyée à Birkenau, mais elle reste en danger. Peu de temps après, Orly, une camarade communiste Allemande, chef du Revier, la prévient qu’il faut qu’elle cède et qu’elle accepte de participer aux expériences. Le Docteur Hautval répond que ce n’est pas possible. Orly lui donne un somnifère et le lendemain personne ne vient la chercher. Elle n’a jamais réellement su ce qu’Orly avait fait pour la sauver. Pendant toute sa déportation, à Auschwitz comme à Ravensbrück où elle est transférée en 1944, le docteur Hautval est confrontée à des choix dramatiques et reste hantée par les problèmes éthiques :la valeur de la parole donnée sous la contrainte, le transfert des responsabilités induit par le refus d’accomplir certains actes.
Elle reste une des rares témoins de la sélection de trente femmes qui, avec cinquante-sept hommes furent envoyés et gazés au Struthof, et dont les corps furent placés dans des cuves de conservation afin de constituer la collection de squelettes du professeur Hirt à l’institut d’anatomie de Strasbourg.
À la suite du témoignage d’Adélaïde Hautval, Anise Postel Vinay dénonce d’autres expériences faites sur les déportés par les médecins SS.
-Mengele, toujours à Auschwitz, sélectionne dès l’arrivée des trains les jumeaux pour leur prélever du sang, du liquide rachidien, tue de sa main ceux qu’il veut disséquer pour ses expériences et il envoie les organes prélevés les plus intéressants au professeur Otmar Von Verschü à l’institut d’anthropologie de Berlin.
L’autorisation de disposer d’êtres humains pour des expériences était donnée par Himmler
-À Ravensbrück, le professeur Geber, pour se dédouaner auprès d’Hitler de ne pas avoir réussi à sauver Heydrich de la gangrène gazeuse survenue après l’attentat dont il avait été victime, fait des expériences atroces sur les jambes de soixante-quinze jeunes Polonaises, ensemençant des plaies artificielles avec des staphylocoques, des cultures de gangrène et de tétanos.Une dizaine sont mortes.Six autres ont été exécutées.
-À Dachau, un médecin de la Luftwaffe fait des expériences sur la résistance du corps humain aux hautes altitudes, au froid et à l’eau de mer.
-Au Struthof les expériences portent sur l’ypérite et le phosgène
-À Buchenwald et à Dachau :le typhus, le paludisme, l’ictère infectieux, la fièvre jaune, la typhoïde et l’influenza.
-À Neuengamme, la tuberculose est inoculée à vingt enfants qui sont finalement tués avec les médecins qui essayaient de les soigner, la veille de l’arrivée de l’armée Anglaise.
Dans d’autres camps, de nombreux jeunes Russes, Polonais, Gitans, Grecs sont soumis à des expériences et meurent devant les médecins expérimentateurs qui notent les signes cliniques au fur et à mesure de leur agonie.
Lorsque Hitler obtint le pouvoir, la loi sur la prévention de la transmission des maladies héréditaires (la stérilisation) fut votée le 14 juillet 1933. Du haut en bas de la hiérarchie du régime nazi on veut participer à l’œuvre régénératrice de la race et la perversion devient si usuelle chez les médecins SS qu’ils expérimentent sur des déportés et assassinent sans aucun problème moral ni remords.
Après la fin de la guerre de nombreux médecins SS qui avaient participé aux expériences sur des êtres humains ne sont pas passés devant la justice ou ont bénéficié d’une grande indulgence de la part des tribunaux allemands.
Cette postface se termine par un paragraphe écrit par Adélaïde Hautval qui explique pourquoi la mort de Cauberg dans sa prison, a été pour elle et quelques autres un soulagement. « Elle nous est apparue comme une condamnation effective se substituant à celle d’une justice humaine défaillante » et elle termine par la profession de foi que font tous les médecins sur « l’inviolabilité et la primauté de la personne humaine ».