Plaidoyer pour que cette grande dame entre au Panthéon
Alsacienne, protestante, fille de pasteur, Adélaïde Hautval occupait en 1942 les fonctions de médecin psychiatre à l’hôpital de Lannemezan.
Sans être membre d’un réseau, elle a défendu contre vents et marées les valeurs universelles et républicaines de liberté, d’égalité et de fraternité quand le gouvernement de l’époque les bafouait. Son incroyable courage lui a valu d’être enfermée dans les prisons françaises de Bourges, de Pithiviers, de Beaune-la-Rolande, d’Orléans et de Romainville avant d’être déportée en janvier 1943 dans les camps de Auschwitz-Birkenau puis de Ravensbrück, dans lesquels elle resta plus de deux ans et demi.
Au nom du principe d’égalité des êtres.
Emprisonnée à Bourges pour avoir tenu des propos patriotiques, elle prend la défense d’une jeune femme juive, roumaine, tabassée dans sa cellule par des soldats SS. Par solidarité avec la victime, elle se confectionne avec du papier une étoile de David qu’elle accroche à sa veste. Quand les bourreaux s’offusquent de sa réaction et lui affirment avec mépris : «Mais enfin, c’est une juive. » Elle leur rétorque : « Les juifs sont des gens comme nous. » Cette simple affirmation en pleine apogée du nazisme et extension de la Shoah, a pour elle des conséquences dramatiques. A Orléans, elle justifie sa réaction devant un tribunal de la Gestapo qui la condamne : « Puisque vous défendez les juifs, vous subirez leur sort. » Elle doit alors porter l’étoile jaune et un ruban sur lequel est écrit « Amie des juifs. »
Au camp de Pithiviers, elle soigne les malades, s’insurge quand on lui demande d’user de ses compétences de psychiatre pour que la séparation des enfants de leur mère se passe le plus calmement possible.
A Romainville, son sort se lie au convoi des 230 résistantes qui entreront dans le camp de Birkenau en chantant la Marseillaise.
Au nom de l’éthique.
À Auschwitz, elle est affectée en tant que médecin au Revier, sorte de fausse infirmerie où s’entassent malades et mourants. Elle y soigne avec des moyens dérisoires les déportées épuisées, les femmes atteintes de la tuberculose ou du typhus. Elle truque les feuilles de maladie pour éviter que les nazis n’envoient les plus malades à la chambre à gaz. Elle cache de nombreuses juives condamnées à une mort certaine. Au bloc 10, elle soulage la souffrance des victimes des expérimentations humaines des médecins nazis. Elle se sert de ses compétences de psychiatre pour tenir tête aux pires d’entre eux, les docteurs Wirths, Schumann, Clauberg et surtout Mengele…. Elle refuse catégoriquement de participer à leurs pratiques criminelles, sachant qu’en leur disant Non, elle met sa vie en jeu. Grace au réseau de résistance locale, elle échappe à une condamnation à mort.
À Ravensbrück, elle poursuit son action de soignante et de résistante solitaire et restera deux mois après la libération du camp pour soigner les femmes les plus malades, ce qui lui vaudra en 1946 la légion d’honneur et la médaille de la Reconnaissance.
Au nom de la justice.
Marquée par ces deux années de déportation, une fois libérée, elle se retire dans le silence, renonce à la psychiatrie et prend un poste de médecin scolaire à Groslay, dans la banlieue parisienne. Juste après son retour de captivité en 1946, elle écrit sur de petits feuillets ses souvenirs, ses rencontres, ses impressions, tout ce qui fut son quotidien pendant son long calvaire.1 Elle rédige la même année le premier rapport en France sur les expériences dites-médicales réalisées à Auschwitz et à Ravensbrück.
Après la guerre, elle se reconstruit lentement grâce à ses compagnes de déportation qui viennent lui rendre visite parmi lesquelles Germaine Tillion, Aat Breur, Marie-Claude Vaillant Couturier et bien d’autres. Grâce également à ses neveux et nièces, grâce à son amitié profonde avec Berthe P. avec qui elle partage son quotidien. Grâce, enfin, au piano et à la musique de Jean Sébastien Bach.
En 1964, elle sort de l’ombre et décide d’aller témoigner au procès de Londres, contre un ancien chirurgien polonais, le docteur Dering, détenu comme elle à Auschwitz, et qui participa aux expérimentations des médecins nazis. Son témoignage est essentiel pour établir la vérité, et le juge dira d’elle : « Elle est l’une des personnes humaines les plus grandes et les plus courageuses à avoir témoigner devant un tribunal anglais. »
Le courage et l’humanisme d’Adélaïde Hautval sont enfin reconnus en 1965 lorsque l’État d’Israël lui décerne le titre prestigieux de « Juste parmi les nations ». Elle est la deuxième française et le premier médecin à recevoir cette distinction.
Son retrait de la vie publique ne l’empêche pas de suivre de près le drame de la guerre d’Algérie, d’écrire un article en 1961 pour dénoncer la répression mortelle de la manifestation des « Algériens » à Paris, et plus tard de se révolter contre le massacre des camps de réfugiés palestiniens de Sabra et Chatila.
Atteinte de troubles neurologiques irréversibles, elle choisit de mettre fin à ses jours en 1988.
Pourquoi Adélaïde Hautval doit entrer au Panthéon ?
Non pas parce que le temple de la reconnaissance nationale n’a accueilli jusqu’à présent que 6 femmes sur les 71 personnalités. Non pas parce que seulement deux médecins y sont entrés – Georges Cabanis en 1808 et Jean Baptiste Baudin en 1889. Et aucune femme médecin.
Mais parce que la société se doit de rendre hommage aux héros solitaires, à tous ceux qui, par leur sacrifice silencieux, ont redonné à la nation en période de crise, le meilleur d’elle-même. La France n’a pas choisi de mettre sous l’Arc de triomphe le corps d’un personnage illustre, d’un maréchal ou d’un homme politique célèbre, mais celui d’un soldat qui a sacrifié sa vie pour la liberté.
En faisant entrer Adélaïde Hautval au Panthéon, la France rendra hommage à toutes les résistantes de l’ombre, aux héroïnes inconnues ou mal connues qui, par leur action, lui ont permis de garder ses valeurs. En un temps trouble où la tête de l’État se disqualifiait par sa complicité avec les crimes nazis, des Françaises et des Français gardaient le cap de la fidélité aux valeurs républicaines de justice et de fraternité. De cette fraternité qui reconnait en chaque être une personne unique, digne d’attention et de soins. Adélaïde Hautval a prouvé par son exemple qu’en toutes circonstances, même dans les pires moments de l’histoire, il est toujours possible de « Rester Humain ».
Marie-Claude vaillant Couturier disait d’elle : « Haïdi, c’est une conscience ». De fait, par la rigueur de son éthique, par sa spiritualité agissante, par sa fidélité à son idéal chrétien, cette femme médecin a participé, et participe encore aujourd’hui, à cette conscience universelle dont les hommes ont tant besoin. « Le passé ne mérite d’attention, disait-elle, que lorsqu’il s’avère utile pour éclairer le présent et préparer l’avenir. » Nous y sommes.
Il est temps que la France reconnaisse celle qui a payé cher son refus de l’antisémitisme, et que la Nation lui offre la place qu’elle mérite. L’entrée au Panthéon d’Adélaïde Hautval, cette grande dame qui incarne de tout son être la conscience d’un humanisme universel, ne serait que justice.
« A cette grande femme, la patrie reconnaissante. »
Les coprésidents du comité de soutien :
Monsieur Christian Krieger
Président de la Fédération protestante de France
Monsieur Haïm Korsia
Grand rabbin de France
Avec la collaboration de : Denis Labayle.
Auteur de « Adélaïde Hautval. La psychiatre qui a tenu tête aux médecins nazis (Plon)
Les références bibliographiques
Hautval Adélaïde, Médecine et crimes contre de l’humanité, Actes Sud, 1991, Félin, 2019.
Hautval Adélaïde, Rester humain, Ampelos, 2018.
Hauptmann Georges et Braunschweig Maryvonne, Docteur Adélaïde Hautval, dite Docteur Haïdi 1906-1988, Cercle de la Déportation et de la Shoah, Amicale d’Auschwitz, Petit cahier, 2e série, n° 25, 2016.
Faverot Alice, Krieger Christian, Adélaïde Hautval, Rester humain. Livret de l’exposition. Édité par Église protestante d’Alsace et de Lorraine en partenariat avec édit. Olivétan, 2019.
Labayle Denis. Adélaïde Hautval. La psychiatre qui a tenu tête aux médecins nazis. Plon, 2024. Sélection du Jury du Renaudot (essai) Avril 2024, Sélection du Prix Gisèle Halimi 2024.