Biographie

Biographie d'Adélaïde Hautval de Georges Hauptmann et Mayvonne Braunschwick

Merci à eux d’avoir accepté sa publication.

Psychiatre déportée à Auschwitz

Haïdi a effectué ses études de médecine à Strasbourg de 1925 à 1934 et s’est spécialisée en psychiatrie. Elle a soutenu sa thèse de médecine sur la « Contribution à la localisation des troubles psychiques post-commotionnels (les aphasies, les bradypsychies) ». À l’issue de ses études elle a créé au Hohwald un institut médico-pédagogique pour enfants atteints de troubles du comportement, intitulé « Institut médical privé pour enfants nerveux ».

En septembre 1939, elle quitte l’Alsace pour soigner les malades mentaux alsaciens transférés à l’hôpital psychiatrique de Vauclaire, près de Montpon-Ménestérol en Dordogne, puis comme interne, à celui de Lannemezan dans les Hautes-Pyrénées.

Début 1942, suite au décès de sa mère, elle sollicite un congé d’un mois pour se rendre chez sa sœur à Belfort. Au retour, passant par Paris, elle enregistre sa valise à la gare d’Austerlitz, mais celle-ci n’arrive pas à destination. Elle obtient un nouveau congé très bref pour se rendre à Vierzon car elle suppose que sa valise a été bloquée dans la gare de cette ville située sur la ligne de démarcation.

Le 29 mai 1942, elle y est arrêtée pour franchissement illégal de la ligne de démarcation. Elle est témoin des propos de deux Allemands insultant la France. Haïdi, bilingue, réplique dans leur langue, ce qui lui vaut une incarcération de cinq semaines à la prison de Bourges.

Scandalisée par le port d’une étoile jaune que porte une détenue juive placée dans sa cellule, elle réagit en interpellant un agent de la Gestapo qui lui répond « Puisque vous les défendez, vous partagerez leur sort ».

C’est en portant un bandeau « Amie des Juifs » qu’elle est transférée le 15 juillet 1942 au camp de Pithiviers où arrivent, peu après, de nombreuses familles juives arrêtées les 16 et 17 juillet à Paris. Elle est chargée d’examiner et soigner les personnes acheminées, en particulier les enfants, et assiste, horrifiée, le 2 août, à la séparation des enfants de moins de quinze ans des mères déplacées avec les plus âgés à Drancy.

Elle est transférée le 25 septembre au camp de Beaune-la-Rolande puis, le 5 novembre, à la prison d’Orléans, avant d’être incarcérée le 15 novembre au fort de Romainville où elle rejoint des détenues en majorité résistantes.

Le 24 janvier 1943, ces femmes sont déportées à Auschwitz. Elles sont 230 femmes, dont la moitié de communistes, parmi lesquelles Danielle Casanova, Charlotte Delbo, Marie-Elisa Nordmann-Cohen, Maï Politzer, Hélène Solomon, Marie-Claude Vaillant-Couturier. Le convoi est dit « convoi des 31000 » selon leurs numéros de matricule gravés sur les avant-bras à Auschwitz, Haïdi étant le n° 31802.

Sa maîtrise de l’allemand vaut à Haïdi d’être affectée au Revier (l’infirmerie) des détenues allemandes non juives du camp de Birkenau, droits communs et asociales, qui l’accueillent très mal : « injures, menaces non déguisées, horions, remarques méprisantes pleuvent au début sur moi » écrit-elle dans ses notes. [3] Cependant, elle les soigne au mieux et les fait échapper à la mort en refusant d’écrire qu’elles sont inaptes à travailler.

Rester humain

Au mois d’avril 1943, le docteur Eduard Wirths, médecin-chef du camp d’Auschwitz, l’emmène dans le Block 10 du camp de base Auschwitz I où 400 à 500 femmes juives sont soumises à des expériences de stérilisation réalisées par les médecins criminels Carl Clauberg, Horst Schumann et Wladislaw Dering. Elle refuse catégoriquement d’y contribuer.

Dorota Lorska (Dobra Klein), docteure juive d’origine polonaise, Résistante arrêtée à Paris en juin 1943, déportée dans le convoi N° 58 arrivé à Auschwitz le 2 août 1943, est enfermée également dans le Block 10. Elle a témoigné de sa rencontre avec Haïdi Hautval : « Elle m’expliqua, en médecin, ce qui se passait dans le Block 10. À la fin de l’entretien, elle me dit qu’il était impossible que nous sortions vivantes du camp. “Les Allemands ne permettront pas aux gens qui savent ce qui se passe ici de reprendre contact avec le monde extérieur ; donc, pour le peu de temps que nous avons encore à vivre, la seule chose qui nous reste à faire est de nous comporter en êtres humains” ».

Eduard Wirths la convoque dans son bureau et lorsqu’il lui déclare que les personnes juives sont différentes d’elle, elle réplique : « Dans ce camp, bien des gens sont différents de moi, à commencer par vous », répartie qualifiée de foudroyante lors du procès Dering en 1964 (voir plus loin).

Renvoyée à Birkenau elle y refuse aussi, quelles que soient les conséquences pour elle, de collaborer avec le Dr Josef Mengele, qui se livrait à d’« atroces expériences » sur les jumeaux.

Elle échappe à une exécution grâce à la protection de la déportée communiste allemande responsable de l’infirmerie, Aurelia Torgau, dite « Orli », et survit au typhus dont elle sera atteinte fin 1943.

Ravensbrück

Le 2 juin 1944, elle est transférée avec les survivantes de son convoi à Ravensbrück, « enfer des femmes », et transitoirement au camp de Watenstedt où 800 femmes travaillent dans des conditions effroyables dans les Goeringwerke, usines de production de munitions. Comme médecin elle en met beaucoup au repos.

Admonestée par le commandant nazi elle lui déclare : « Vous pouvez faire de moi ce que vous voulez, mais une chose est très claire et vous le savez : le vainqueur de nous deux ce ne sera pas vous ». Elle est immédiatement renvoyée à Ravensbrück.

Elle est à nouveau affectée au Revier. Les médecins nazis y procèdent à des sélections pour éliminer les déportées trop faibles pour travailler et des expériences médicales criminelles. Haïdi, constatant que « les feuilles de maladie sont des instruments redoutables selon ce qu’elles contiennent » falsifie leur contenu et réussit à en établir deux : une officielle falsifiée et une réelle. Elle fait maquiller les plus faibles avec les moyens du bord pour leur donner une meilleure mine lors des sélections.

À propos des médecins nazis, Haïdi, psychiatre, a pu écrire à son retour : « Certains de ces médecins ne sont pas très forts en connaissances médicales. Il est relativement facile de leur faire prendre des vessies pour des lanternes. Comme par ailleurs ils ne tiennent pas à ce qu’on s’aperçoive de leurs lacunes, ils laissent passer plus de choses qu’ils ne voudraient ».

Retour en France

Le 30 avril 1945, le camp est libéré mais Haïdi décide de rester sur place pour soigner les femmes trop faibles pour être rapatriées et des hommes emprisonnés. Elle ne quitte le camp que le 26 juin et arrive à Paris le 2 juillet au terme de trente-sept mois d’incarcération et de déportation.

Parce qu’elle ne faisait pas partie d’une organisation ou d’un réseau de résistantes, Haïdi Hautval a eu beaucoup de mal à obtenir une carte de déportée résistante. Elle ne lui est accordée qu’au mois de décembre 1963. Cependant, au mois de décembre 1945 elle est décorée de la Légion d’honneur pour son dévouement envers ses camarades dans les camps d’Auschwitz et de Ravensbrück et elle a reçu, le 22 mars 1946, la médaille de la Reconnaissance française (médaille de vermeil) “pour services signalés rendus à la France”.

Dès son retour elle a rédigé un texte intitulé « Aperçu sur les expériences faites dans les Camps des femmes d’Auschwitz et de Ravensbrück », publié dans la thèse de doctorat en médecine n° 647, soutenue le 10 juillet 1946 par André-Abraham-David Lettich, étudiant en médecine, rescapé d’Auschwitz, intitulée : « Trente-quatre mois dans les camps de concentration ‒ Témoignage sur les crimes “scientifiquescommis par les médecins allemands », rédigée sous la direction du professeur Charles Richet (fils), membre de l’Académie nationale de médecine, déporté à Buchenwald.

Elle publie également deux textes en 1946 dans l’ouvrage « Les témoins qui se firent égorger » aux éditions Défense de la France. Dans deux textes, intitulés Auschwitz et Les apôtres des camps, elle évoque les conditions d’incarcération dans les camps de concentration, les expériences de stérilisation, injections de germes virulents et opérations mutilantes.

Après plusieurs mois de repos, elle décide de se consacrer à la médecine scolaire dans l’académie de Besançon puis dans le Val-d’Oise et s’établit à Groslay près de Villiers-le-Bel.

Elle rédige des notes qui seront publiées après son décès, à l’instigation d’Anise Postel-Vinay, résistante déportée à Ravensbrück, sous le titre « Médecine et crimes contre l’humanité – Le refus d’un médecin déporté à Auschwitz de participer à des expériences médicales ». Elle y évoque le nazisme en ces termes : « Le national-socialisme n’est pas né d’une génération spontanée. Il est une synthèse diabolique, systématisée, hypnotisante et codifiée, pêchée dans les eaux troubles de la nature humaine, présentes en chacun de nous. Il a su exploiter au maximum toutes les xénophobies, la force des idées reçues, acceptées comme vraies parce que tout un milieu les partage. Il est difficile de résister à une intoxication quotidienne de slogans, surtout lorsqu’ils sont assénés par le pouvoir en place, l’autorité suprême. Bien des gens de bonne foi s’y sont laissé prendre et bien d’autres tomberont encore dans le piège.

Notre histoire contemporaine démontre à quel point l’idéologie nazie reste vivante, chez nous et ailleurs, et ne demande qu’une occasion d’éclater au grand jour et de prendre le pouvoir ».

Auschwitz en Angleterre - L’affaire Dering

Au printemps 1964, elle a été témoin principal lors d’un procès à Londres pour diffamation de l’écrivain Léon Uris, auteur du best-seller Exodus, intenté par le docteur Wladislaw Dering, Résistant polonais, antisémite, auteur de nombreuses interventions à Auschwitz, de stérilisation de personnes juives. Wladislaw Dering avait réussi à échapper à la justice et à reprendre des activités de chirurgie à Londres. Il a contesté avoir réalisé selon Léon Uris 17 000 interventions à Auschwitz mais il a été prouvé qu’il a effectué près de 140 castrations et ovariectomies sur des jeunes gens et des jeunes filles. Dering a gagné son procès mais n’a obtenu qu’un demi-penny de dommages et intérêts, somme dérisoire et humiliante.

Adélaïde Hautval fut le témoin le plus remarquable. À la fin du procès, le juge Frederick Horace Lawton déclara : « Il y avait aussi le docteur Hautval – personnalité éminente et distinguée, une des femmes les plus courageuses et les plus impressionnantes qui ait jamais été appelée à témoigner devant les tribunaux de ce pays – le jury savait désormais ce qu’elle avait osé faire. Elle avait fait front quatre fois contre les nazis, et elle leur avait déclaré sans ambages dès le début ce qu’elle acceptait de faire et ce qu’elle refusait de faire… Ensuite, elle avait été nommée assistante d’un autre personnage affreux qui se livrait à des expériences sur les jumeaux juifs ; une fois de plus, elle avait refusé, et ce personnage avait apparemment dit à quelqu’un qui se trouvait près de lui : “Si elle ne veut pas, elle ne veut pas ».

À la suite de son témoignage, à l’instigation de Léon Uris, elle est reconnue en 1965, parmi les premières, (la centième dans le monde, la quatrième en France, mais premier médecin français) comme Juste parmi les Nations. Elle a été conviée à se rendre à Yad Vashem en 1966 pour y recevoir le diplôme et la médaille des Justes, à planter un arbre dans l’Allée des Justes, à tenir un discours devant un grand nombre de personnalités officielles. Elle a déclaré : « Le retour du peuple d’Israël dans son propre pays constitue un accomplissement qui non seulement vous concerne, mais aussi le monde entier. Il fut ardemment espéré également par les non-Juifs. Israël a toujours joué un rôle fondateur et fédérateur, ce dont il fut haï ou respecté. Sa mission dans le monde perdure et Israël doit rester fidèle à cette mission. Toute l’histoire de ce peuple démontre la primauté des forces spirituelles, et de ce fait ses engagements ne peuvent que réussir ».

Le respect fondamental dû à tout être humain ‒ Réflexions d’Adélaïde Hautval

À son retour de Londres elle est interviewée par le journaliste Jean Rosenthal (1923-2020), entretien publié dans L’Express le 28 mai 1964 [7]. Il l’interroge sur la réaction du Dr Wirths à sa réplique. Elle lui explique : « Oh ! Il n’en a eu aucune. Il n’a rien dit. Vous savez, je suis spécialisée en psychiatrie et souvent le comportement des Allemands m’a rappelé les attitudes psychologiques de certains arriérés. Au fond, ce sont des faibles qui cherchent toujours à dissimuler leur faiblesse sous des rêves de compensation. Et si on leur tient tête un peu, ils sont sans réaction, ils sont démontés. »

Dans un entretien accordé en 1971 [8] au journaliste britannique Hallam Tennyson Haïdi Hautval fournit ses réflexions issues de sa participation au procès de Londres : elle rappelle que cette affaire a démontré ce qui peut arriver à un homme ordinaire, lorsqu’il participe à un processus aboutissant à la dégradation de l’être humain. Elle fait alors état de sa propre opinion concernant ce qui arriva à Auschwitz et du conflit intérieur qui fut le sien. « Je suis convaincue que tous les événements terribles dans le monde débutent par de simples actes de lâcheté. À Auschwitz, en particulier, nous, médecins prisonniers, avions à affronter la terrible question des sélections : les SS nous demandaient de décider quels déportés étaient trop malades ou trop faibles pour arriver à travailler correctement et si nous sélectionnions ces personnes nous savions parfaitement qu’elles seraient immédiatement expédiées dans les chambres à gaz. J’ai refusé d’écrire “ incapable de travailler ” sur aucun rapport médical ».

Adélaïde Hautval était une femme très modeste. En 1972 elle a déclaré : « Ce que j’ai fait ne représente rien. Par ailleurs, si j’ai eu la chance d’avoir eu la possibilité de refuser, ce ne fut pas grâce à moi-même, mais simplement parce que j’avais en moi quelque chose qui me disait qu’il y avait bien plus important dans la vie que de sauver sa peau. »

Adélaïde Hautval, à Groslay et Paris, jusqu’en 1988

En 1964, elle a aussi été désignée pour faire partie d’une commission, présidée par le professeur Gilbert-Dreyfus, chargée de l’examen des dossiers de personnes déportées victimes d’expériences pseudo-médicales. Les réunions se sont déroulées du 11 juin 1965 au 8 juillet 1967.

Elle a participé pendant de nombreuses années, comme personne d’accueil et organiste, à des cérémonies religieuses au Foyer de Grenelle, rue de l’Arve, Paris 15ème.

À partir de 70 ans elle a constaté la survenue de troubles neurologiques, de type tremblement essentiel, l’empêchant d’écrire et de jouer du piano.

Le 12 octobre 1988, « Après avoir prodigué ses soins pendant des années à une vieille amie malade qui partageait sa maison, après l’avoir accompagnée jusqu’à sa mort, le Dr Hautval décida de mettre un terme à sa vie. Elle s’y prépara longuement, minutieusement. Et quand tout fut en ordre, toujours dans le plus grand calme, elle franchit volontairement le dernier seuil » a écrit Anise Postel-Vinay. [3]

Elle a été inhumée au cimetière de Groslay.