
…. Il y a 20 ans, bientôt…..
Oui, 20 ans à peine se sont écoulés depuis que, dans tant de camps de concentration beaucoup d’entre nous attendaient….
Qu’elle qu’ait été la forme de Résistance qui nous y avait amenés les uns et les autres… L’opposition par les armes, les filières d’évasion, les faux papiers, les sabotages ou simplement une opposition morale…une conviction nous était commune : celle que notre présence dans ces camps avait un sens, celui d’apporter notre part à la sauvegarde de principes fondamentaux dont l’inviolabilité absolue doit régir la vie des hommes. Principes pour lesquels il valait la peine d’être où nous étions. Conviction qui nous permettait de vivre, de tenir, et, même d’éprouver une secrète allégresse, une certitude dépassant le vraisemblable.
Lorsque, en face des immenses cheminées des fours crématoires lançant nuit et jour des flammes hautes de plusieurs mètres, nous assistions au déchargement sans fin des convois destinés à être gazés (15.000 personnes par jour)
Lorsque nous vîmes partir dans les camions avec les malades sélectionnés pour la chambre à gaz, nos amies, parce que celles-ci leur avaient apporté à boire,
Lorsque journellement des humiliations sans nom étaient infligées aux détenus tant dans leurs corps que dans leurs âmes,
.. Qui de nous eût cru possible que, si peu de temps après, ces mêmes principes seraient mis en question, et ceci dans notre propre pays ?
Les choses devaient en arriver là. Déjà, lors de notre retour, nous avions été douloureusement frappés par le fait qu’on ne pensait qu’à châtier les ennemis coupables, sans vouloir rechercher les responsabilités qui incombaient à tout le monde occidental. Le mal remontait bien loin : une succession de peurs, d’hypocrisies tacites, de violation du droit des faibles à être protégés, avaient rendu possibles de telles monstruosités.
Le refus de tirer la leçon de ce qui est arrivé, ne pouvait que permettre aux crimes de renaître. Il y a dix ans encore ce qui se passe actuellement chez nous aurait été impensable.
Le national-socialisme n’a rien inventé : il y a des siècles que les méthodes de la Gestapo étaient déjà utilisées. Il n’est que trop vrai que des actes de violence ont existé de tous temps, actes souvent approuvés, inspirés et même exécutés par ceux mêmes qui avaient la garde des valeurs spirituelles. Mais ne serait-ce pas là précisément la raison profonde de la faillite de la civilisation chrétienne ? Qui peut imaginer le poids immense qu’aurait à l’heure actuelle la condamnation de ces procédés de mépris de l’humain, si cette condamnation était prononcée par une chrétienté qui aurait toujours été fidèle à sa mission ?
Nous n’avons pas à juger les hommes. DIEU nous en garde. Mais il nous appartient de prendre conscience de la portée d’actes qui engagent tout un peuple. Autre est la recherche de la compréhension entre individus, et autre l’attitude qui minimise les agissements de collectivités. La première est un acte positif de fraternité, d’oubli des offenses, la seconde peut rassembler étrangement au geste de Ponce-Pilate.
Qu’il est donc difficile et douloureux, devant la consécration presqu’officielle de tels crimes, de se résoudre à admettre que le mal est chez nous, dans notre propre maison. Combien ces méthodes étaient plus faciles à combattre lorsqu’elles venaient d’ailleurs.
Il nous reste un acte de foi : celui de l’engagement de chacun selon sa voie intérieure : que l’on choisisse de descendre dans la rue, ou celle de porter consciemment, humblement en soi le poids si lourd des fautes commises. Que la grâce nous soit faite de savoir veiller, prier, et de ne pas laisser passer l’heure de l’action nécessaire.
DOCTEUR HAUTVAL
Ancienne déportée de AUSCHWITZ et RAVENSBRÜCK
La violente répression de la manifestation, organisée par la branche française du FLN, le 17 octobre 1961, a été occultée, cachée durant de nombreuses années. La guerre d’Algérie reste peu enseignée dans les cours d’histoire, à moins d’être historien, le(la) citoyen(ne) n’en a que très peu connaissance. Ce mot d’Adélaïde Hautval paru dans le journal du foyer de Grenelle, alors qu’elle n’a jamais mené aucune action politique et qu’elle a toujours été dans le domaine strict de l’éthique, fixe ce qu’elle a ressenti face à ces événements.